Au XIIIe siècle, sous la poussée
des hordes mongoles menées par Gengis Khan, quatre mille Turkmènes déferlèrent
des steppes d'Asie centrale vers l'Asie Mineure. Chamanistes, ils se
convertirent à l'islam lorsqu'ils s'établirent en Anatolie. A la suite de nombreuses
conquêtes, leur chef, Othman (Ottoman dérive du prénom Otman, qui deviendra par
la suite Osman), se proclama Empereur et fonda la dynastie ottomane en 1299. A
partir de cette date, et jusqu'au départ de Sa Majesté Impériale le Sultan
Mehmet VI, en 1922, trente-six sultans se succédèrent à la tête de l'Empire
ottoman, tous descendants directs d'Otman 1er.
Une telle lignée par les hommes sur une période de six siècles est
unique dans les annales de l'histoire, car la plupart des États européens furent
à un moment ou à un autre dirigé par une femme.
Dans la littérature, les empereurs Ottomans sont désignés comme étant des
sultans. En réalité, les empereurs ottomans étaient des Padishas, ce qui veut
dire qu’ils étaient empereurs et papes, à la fois détenteurs du pouvoir
terrestre et du pouvoir céleste.
En 1453, Mehmet II Le Conquérant s'empara de Constantinople, capitale de
l'Empire byzantin, qui devint Istanbul, capitale de l'Empire ottoman. Près d'un
siècle plus tard, l'Empereur Sélim 1er se déclara Calife, chef suprême des
Musulmans, successeur de Mahomet. Dès lors, les souverains cumulèrent tant les
pouvoirs temporels que spirituels.
A son apogée, sous le règne de Mustapha II (1695 - 1703), l'Empire ottoman
formait un territoire immense et sans frontières, qui s'étendait de l'Afrique
du Nord aux Balkans, englobant l’Érythrée, le Proche-Orient, une grande partie
du Moyen-Orient ainsi que tous les pays bordant la mer Noire.
La civilisation ottomane était réputée pour sa tolérance. Pendant l'Inquisition,
au XVIe siècle, chassés et massacrés en Espagne et au Portugal, Soliman le
Magnifique accorda aux juifs toute la région située autour du lac de Tibériade,
en Palestine. Dans ce même esprit, l'Empereur Sélim III abolit l'esclavage en
1792 (trois ans après la France, mais 41 ans avant l'Empire britannique, et 71
ans avant les États-Unis) et, le 3 novembre 1839, Abdulmedjid 1er institua une
réforme qui garantissait la sécurité, l'honneur et la propriété à tous ses
sujets quelles que soient leurs origines et leurs croyances. Reconnue à travers
le monde pour son esprit d'ouverture et de respect, Istanbul ignorait les
frontières sous toutes leurs formes - nationales, culturelles, sociales et
religieuses. Il était possible d'être à la fois Ottoman et Grec, musulman et
européen ; les anatoliens étaient soldats, fonctionnaires et
laboureurs ; les Grecs, les Arméniens et les juifs étaient commerçants.
Ainsi la religion et la nationalité déterminaient le gagne-pain et n'étaient
plus source de discorde. Cette organisation fonctionna à la satisfaction de
tous jusqu'à ce que l'Europe ne s'immisce dans les affaires intérieures de
l'Empire et n'incite telle ou telle minorité à la rébellion.
En 1909, accablé et harcelé par les grandes puissances, Sa Majesté Impériale
Mehmet V fut renversée par un mouvement d'étudiants et d'officiers, les
Jeunes-Turcs, à la tête duquel siégeaient Jemal, Enver et Talat. L'une des
actions de ces trois individus a été d'ordonner la déportation des sujets
ottomans d’origine arménienne, durant les années 1915 et 1916.
A cette époque, rien qu’à Istanbul, il y avait plus de vingt groupes
ethniques différents. Contrairement aux empereurs ottomans qui accordaient
l’égalité des chances à tous leurs sujets, les Jeunes-Turcs étaient des
Anatoliens nationalistes et voulaient donner l’empire aux sujets anatoliens,
aux dépens de tous les autres sujets ottomans quelles que soit leurs
appartenances ethniques ou religieuses. Plus tard, les Anatoliens deviendront
les Turques.
Le 2 août 1914, des négociations secrètes entre Berlin et les Jeunes-Turcs
aboutirent à la conclusion d'un traité d'alliance militaire dirigée contre la
Russie. Apprenant la nouvelle, le Sultan et Calife proclama la neutralité
militaire de l'Empire.
Malheureusement, il était déjà trop tard. Le 5 novembre 1914, les Alliés
déclarèrent la guerre à l'Empire Ottoman à l'issue de laquelle les grandes
puissances le démembrèrent. Mehmet VI Vahdeddin eut le lourd fardeau de monter
sur le trône alors que tout était déjà perdu. Les Français, les Anglais et les
Italiens occupèrent Istanbul et les Dardanelles, et les Grecs, Izmir. Quant aux
Jeunes-Turcs, ils s’enfuirent à Berlin où un commando arménien exécuta Jemal et
Talat. Ils ne purent rien faire contre Enver qui s'était réfugié au Mexique.
En désespoir de cause, Mehmet VI reçut le général Mustafa Kemal Pacha, en
qui il avait confiance, et lui dit : « Vous avez rendu de grands
services à l'État. Les services que vous allez rendre à présent sont plus
importants que tout le reste. Pacha, vous pouvez sauver le pays ! »
Kemal lui répondit : « N'ayez aucune crainte. J'ai compris le point
de vue de votre Majesté. Je ne saurais pour un instant oublier vos ordres. »
Tel Brutus poignardant Jules César, Kemal abolit le sultanat, le 1er
novembre 1922. Deux semaines plus tard, Mehmet VI, le trente-sixième Sultan et
Calife de la maison d'Otman, quitta la capitale sur un navire anglais. Le
19 novembre 1922, Abdulmedjid II fut élu Calife par la Grande Assemblée
Nationale. Moins d'un an plus tard, Mustafa Kemal fut proclamé président de la
république turque. Très vite, avec l'accord du Parlement, il abolit le califat.
Tous les membres de la famille impériale ottomane furent exilés, dont les 35
princes impériaux. Mon père, Son Altesse Impériale le prince Burhaneddin Djem,
était alors âgé de quatre ans. Il était le dernier prince impérial Ottoman à
être né dans l'Empire Ottoman. Il est décédé le 31 octobre 2008, à New York.
Les déportations entrainèrent le décès d’un nombre important d’arméniens. De
part le monde, ce massacre est décrit comme un génocide. Le nombre estimé de
déportés varie selon la source : d’après le gouvernement américain, il se
montait à 486’000. Salahi Sonyel affirme quant à lui que 700’000 arméniens
furent déportés. Selon Arnold Toynbee, entre 1'000’000 et 1'200'000 Ottomans
d’origine arménienne furent déportés. Toujours selon Toynbee, environ 50% des
déportés décédèrent suite au cours des déportations. Selon les sources turques,
au total 438'758 sujets arméniens furent ‘déplacés’ dont 10% moururent de faim.
Aujourd’hui, le 30 décembre 2011, on apprend que 35 Turcs d'origine kurde ont
été tués en Turquie. La manière qu’ont les gouvernements turcs successifs de
maltraiter la minorité kurde est symptomatique de l’idéologie du mouvement des
Jeunes-Turcs. Au cours de l’empire ottoman, les Kurdes et les Arméniens étaient
des sujets ottomans, au même titre que, par exemple, les sujets anatoliens.
Mon père me disait : « Il a fallut 700 ans à la dynastie ottomane
pour construire l’empire ottoman. Mais il n’a fallut que 10 ans pour qu’avec
l’aide des Jeunes Turcs, les Français, les Russes, les Anglais détruisent ce
vaste empire. »
Mustapha Kemal expulsa tous les membres de la dynastie ottomane de leur empire,
leur volant tous leurs biens, leurs terres, leurs palais, leurs trésors, les
envoyant à l’étranger, sans argent et sans papiers d’identité. Aujourd’hui, les
Turques passent leur temps à se gargariser de leur histoire prodigieuse et
illustre, sans jamais avoir songé à rendre ou donner un sou à un membre de la
famille ottomane, certains membres ayant vécus dans le dénuement le plus
extrême, crevant de faim et de soif. Ce n'est qu'en 1951 et en 1974 que,
respectivement, les princesses et les princes impériaux ottomans furent
autorisés à venir en Turquie. Ceci est un cas unique dans l’histoire.
Chaque jour, des touristes viennent du monde entier pour visiter les nombreux
palais de l’empire ottoman, ce qui constitue un revenu substantiel à l’économie
de la Turquie, dans la mesure où chaque visiteur doit payer son ticket
d’entrée. À titre de comparaison, le 13 novembre 1918, le roi Louis III de
Bavière déclarait qu’il mettait fin aux 738 années de règne de la Maison de
Wittelsbach en Bavière. Depuis lors, des milliers de visiteurs viennent voir
les châteaux de Bavière, et chaque année, le gouvernement allemand alloue un
pourcentage de ce revenu aux membres de la famille Wittelsbach. À partir du
mois d’avril 1920, Louis III de Bavière et sa famille vécurent au château de
Wildenwart. Louis III de Bavière y demeura jusqu'à sa mort en octobre 1921. Il
fut inhumé dans la crypte de la Frauenkirche à Munich, le 5 novembre 1921, lors
des funérailles officielles. Par contre, depuis, que Mustafa Kemal a expulsé
les membres de la famille impériale ottomane, à aucun moment le gouvernement
turque, quel qu’il soit, n’a manifesté le moindre intérêt pour la famille
impériale ottomane…